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Concours de nouvelles #1 : Le passeur de Philippe Beutin

écrit par le 29/01/2015 et modifié le 16/07/2015 - Jeux / concours - 0 commentaire

Découvrez la 4ème nouvelle gagnante de notre concours de nouvelles, organisé avec les éditions 10/18, sur le thème du voyage : Le passeur de Philippe Beutin.

 

Amsterdam gare © Velvet

 

Paris-Nord, 17 h 45. Le train rapide l’Étoile du Nord à destination d’Amsterdam quitte le quai lentement. Les voitures inox d’un style résolument moderne et épuré glissent sur le rail dans un chuintement luxueux. Le liseré rouge qui court tout le long de la rame est rehaussé par le bandeau Trans-Europ-Express.

À l’intérieur de la voiture 2, je me suis affalé dans un fauteuil opulent, dans une ambiance feutrée et climatisée. La fumée des autres voyageurs, hommes d’affaires pour la plupart, aspirée par la ventilation, ne stagne pas, contrairement aux trains que je prends d’habitude. De toute façon, aucune comparaison n’est possible.

En ce 12 juillet 1978, la température extérieure flirte encore avec les trente degrés. La journée a encore été chaude, caniculaire.

Le train a pris de la vitesse. Nous traversons la banlieue nord de Paris. Pierrefitte, Sarcelles, Gonesse, des villes que j’aurais aimé ne jamais fréquenter. Mais on ne choisit pas dans mon métier : on obéit aux ordres et on va là où les bandes trafiquent.

Pour l’instant, je suis bien loin de cette banlieue sordide, de ces trafiquants pitoyables et dangereux. Aujourd’hui, je suis dans un monde civilisé mais tout aussi implacable, avec les requins de la finance, les rois du monde. Dans cette ambiance princière, autour d’un café, ils décident de la vie de centaines de personnes en toute légalité.

Dans un fracas d’acier, le TEE traverse les appareils de voies de Creil et nous bifurquons en direction de Bruxelles. La campagne de l’Oise déroule ses champs de betteraves à perte de vue, poumon sucrier de la France. Les pylônes de la caténaire défilent à un rythme effréné ; les traverses de la voie adjacente ne forment plus qu’un tapis continu sous l’effet de la vitesse.

Je me lève et remonte le train jusqu’au fourgon générateur placé derrière la motrice. Je frappe au second compartiment, celui des douaniers, et entre sans attendre la réponse. Je sors ma carte.

« – Bonjour. Inspecteur Ganjin, brigade des stups. Vous avez été prévenu de ma présence ?

– Oui, répond le douanier le plus âgé. On vous attendait. »

Ils sont trois, le plus âgé doit avoir dans les cinquante ans. Il a les tempes grisonnantes mais les cheveux noirs. Ses yeux sont deux puits sombres sans aucune étincelle. Le second est un jeune homme d’une vingtaine d’années, vingt-cinq au grand maximum, avec une petite moustache qui lui donne un air bon enfant. Enfin, le dernier doit avoir la quarantaine et semble le plus aguerri. Autant son chef est apathique, autant il semble énergique. C’est lui le perspicace du groupe. Celui qui, d’un simple coup d’oeil, repère les voyageurs n’ayant pas la conscience tranquille. Un renard, un futé.

« – On va bientôt commencer notre contrôle, ajoute le futé. Vous cherchez quoi, au juste ?

– Un passeur. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il trafique entre Amsterdam et Paris.

– Vous êtes sûr qu’il est dans ce train ? demande le plus jeune.

– Au retour, oui. Comme on ne sait pas quand la drogue monte à bord, je passe la nuit dans la rame et je reviens avec demain.

– Bon, on y va ? » s’impatiente le chef.

Les trois douaniers se lèvent comme un seul homme et entament le contrôle des identités. Leur méthode est simple et rodée. Le plus jeune réclame les papiers d’identité, le futé repère ceux pour lesquels un examen approfondi sera nécessaire et le chef surveille. Mais, dans un TEE, la classe sociale des voyageurs est élevée, ils ont dû payer un billet de première classe avec supplément. Il n’y a jamais de soucis.

Le train entièrement contrôlé n’a donné aucune piste sur mon passeur. Je m’y attendais, il y avait peu de chance qu’il fasse le voyage aller dans un train de luxe.

La nuit est tombée quand nous arrivons en gare d’Amsterdam. Le voyage a été d’un calme olympien. Pas le moindre suspect.

J’hésite longuement, seul, sur le quai. Les derniers voyageurs ont déserté la gare. La ville est visible à travers les grandes arcades. Animée, bruyante, attirante. J’ai le choix entre regagner mon compartiment et avaler mon sandwich ou me rendre en ville et tirer profit du voyage. Mes collègues de la brigade ont raillé mon insistance à faire le trajet : « Tu veux aller boire des bières et voir les putes d’Amsterdam ! ». Ils ne savent pas si bien dire. De toute façon, j’ai l’intime conviction qu’il ne se passera rien ce soir.

Il est presque minuit quand je m’installe à nouveau dans la voiture 2. La rame est maintenant remisée dans les voies de garage d’Amsterdam. Le calme est revenu. Mais il n’y a pas d’électricité et les fenêtres ne s’ouvrent pas. J’étouffe dans ce compartiment. Je me lève, traverse le couloir et ouvre la portière donnant sur un quai sommaire. Des bruits métalliques au loin témoignent d’une activité nocturne dans les ateliers. Ici, rien. Personne. Je marche un moment le long de la rame. Le soir est doux, l’air parfumé par l’iode marin et les relents du port. Il est 2 heures du matin. Je flâne un moment le long du train endormi.

Un bruit me réveille en sursaut. Ça vient de dessous la voiture. Je regarde l’heure : 6 h 30. Je me lève et inspecte l’extérieur à travers la fenêtre. Ce sont les équipes d’entretien qui oeuvrent. Un agent avec une citerne attelée à un tracteur est en train de remplir le réservoir d’eau des toilettes. Un autre remonte le long de la rame avec l’approvisionnement de la voiture restaurant. Après une activité fébrile, le train est mis à quai en gare d’Amsterdam et les voyageurs s’installent petit à petit. Il est 8 h 58 quand nous quittons la capitale hollandaise.

J’attends le départ de Bruxelles pour retrouver mes douaniers français. Le plus jeune m’interroge :

« – Votre passeur, c’est un homme d’affaires ?

– Je ne pense pas, non.

– Il s’est peut-être déguisé.

– Je n’y crois pas. Ces gars-là sont plutôt limités mentalement. Il ne ferait pas illusion deux minutes.

– On va commencer le contrôle, on va bien voir,  » renchérit le futé.

Je suis de près mes acolytes. Selon le même rituel, ils vérifient l’identité des voyageurs. Le chef, distrait, fait des allers-retours dans les voitures. Le futé a mis en place une stratégie redoutable, le plus jeune demande les papiers qu’il lui donne ensuite. Cartes d’identité et passeports font l’objet d’un contrôle scrupuleux et, de façon adroite, il pose une question anodine de manière à juger le ton et le vocabulaire utilisés par le voyageur. Aujourd’hui, ils sont peu nombreux. En voiture 6, un individu a retenu son attention. Un jeune homme en costume à bas prix, présentant un passeport hollandais. Il est emmené dans un compartiment fermé où une fouille sommaire permet de mettre à jour quelques grammes de résine de cannabis, mais rien de supérieur à ce que vendent les Coffee Shops. Ce n’est pas notre homme. Je note quand même ses coordonnées pour mon rapport.

Après plus d’une heure de ce jeu, nous nous rendons à l’évidence, le passeur n’est pas à bord. L’informateur était pourtant catégorique : « Le train Étoile du Nord, celui qui part au matin d’Amsterdam. Plusieurs kilos de drogue, tous les jours ! » Le passeur aurait-il été averti ?

Nous traversons à nouveau la banlieue nord de Paris et ses barres d’HLM. Quelques minutes plus tard, le train s’immobilise voie 4. Paris Nord, terminus. Terminus pour les voyageurs et pour moi aussi. Maintenant, je vais devoir aller voir mon chef et lui expliquer que j’ai dépensé plus de mille francs de l’argent du contribuable pour rien, que le tuyau était percé.

Le train est vide. Tous les voyageurs sont partis, les douaniers aussi. J’attrape mon sac et remonte la rame par l’intérieur jusqu’à la voiture restaurant.

J’entre dans les toilettes.

Je sors un tournevis de mon sac et, debout sur la cuvette, je démonte le plafond.

Je récupère les petits paquets bruns emballés dans de la cellophane. Une vingtaine.

Je les glisse dans mon sac et referme la trappe.

Je ferme mon sac et descends sur le quai.

Face à moi, le futé a un sourire presque désolé.

(Photo : © Velvet)

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