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Concours de nouvelles #1 : Une autre chance d’Audrey Gourdin

écrit par le 31/01/2015 et modifié le 16/07/2015 - Jeux / concours - 0 commentaire

Découvrez la 5ème nouvelle gagnante de notre concours de nouvelles, organisé avec les éditions 10/18, sur le thème du voyage : Une autre chance d’Audrey Gourdin.

Dehli © wili hybrid

J’ai 35 ans, un studio sans âme, un boulot ennuyeux comme la pluie et un chat incontinent. C’est comme ça que j’ai l’habitude de me présenter, pour peu que j’en ai l’occasion. Mais je ne mentionne pas l’essentiel: je suis la fille la plus poisseuse que la Terre ait jamais portée. Malchance, poisse, guigne, quelque soit la façon dont vous l’appelez. Elle est Moi, Je suis Elle.

Plus jeune j’étais celle que le professeur interrogeait immanquablement sur la seule leçon que j’avais oublié d’apprendre. Celle qui tirait toujours le plus court bâton quand il s’agissait de décider à la courte paille celle qui serait de corvée de vaisselle. Celle qui perdait l’argent du déjeuner, du bus, des courses. Celle qui était tombée dans la cave entraînant dans ma chute quelques grands crus jusque là dorlotés et choyés par papa.

On disait que j’étais gauche. Moi je savais que c’était plus que ça. Je ne pouvais pas accuser les étoiles. Après tout, elles n’avaient pas que ça à faire que de s’aligner d’une certaine façon pour apporter chance ou malchance à la naissance de 7 milliards d’êtres humains. J’aurai pu accuser quelqu’un de m’avoir maraboutée mais ce n’était pas ça. Les autres se contentaient au mieux de m’ignorer, au pire de me fuir. Car la poisse ça isole, encore plus que l’acné ou les cheveux gras.

Ma voiture, une épave, porte les stigmates du sort qui me frappe. Les plots de signalisation, les animaux en tous genres, les ornières grosses comme des cratères, les contrôles routiers inopinés, je suis surprise de n’avoir encore jamais essuyé de pluie de météorites. Les trains toujours en retard, la caisse du supermarché qui n’avance pas, le talon de la chaussure qui se fait la malle, la fermeture éclair de la jupe qui casse, les collants qui filent, la couture qui craque c’est pour moi. Le dégât des eaux avec dommages collatéraux c’est pour moi. La dernière feuille de papier toilette dans les WC publics c’est encore pour moi. A une autre époque, on m’aurait sans doute brûlée vive, craignant que la malédiction ne se propage comme une tâche d’huile ou une petite vérole.

C’est vrai que longtemps j’ai ri jaune de ma situation. Aujourd’hui je ne ris plus d’aucune couleur. Ma vie sentimentale est plus sèche et déserte que le Sahel. Quelques hommes sont passés dans ma vie, juste le temps de mesurer l’ampleur des dégâts et d’estimer que le jeu n’en valait pas la chandelle.

Il m’arrive de rêver à autre chose, certains soirs. Alors je m’installe devant mon écran d’ordinateur et je joue à être une autre. Quand parfois mon interlocuteur se fait plus insistant, c’est moi qui débranche tout, la peur au ventre. Juste le clic de la touche du clavier que je presse, jamais on aura vu rupture aussi rapide et silencieuse.

Dans la vie, je suis archiviste dans une entreprise d’aéronautique. Oh bien sûr, trier, classer, ranger des documents techniques, ce n’était pas ce dont j’avais rêvé quand j’étais petite. Mais le courage et l’audace, c’est pour celles qui ont les moyens de leurs ambitions et moi j’ai juste les moyens de choisir entre une tartelette au citron et une mousse au chocolat à la cantine, pas de choisir entre un job et un autre.

Quand ma responsable m’a parlée de visiter notre filiale indienne pour échanger et discuter avec ma collègue archiviste sur place, mes jambes sont devenues coton. J’avais déjà un record homologué d’une tuile tous les 2 kilomètres, je voyais déjà toutes les mésaventures, les hasards malheureux qui pouvaient me tomber dessus si j’en parcourais 7 000. Malheureusement, ce n’était ni une proposition, ni une option mais une obligation.

Voilà comment je me suis retrouvée débarquant à l’aéroport de New Delhi avec tout mon fatras, serrant fort mon sac contre moi.

Je sors de l’avion, engourdie par une dizaine d’heures de vol. J’ai l’impression d’avoir mis les pieds au sauna, une chaleur humide et pesante me tombe dessus et me fait l’effet d’un piano sur la tête. Je suis pétrifiée par la peur. Un taxi m’attend et je suis tout de suite plongée dans le bain. Il s’engouffre dans la circulation, zigzagant entre les pousse-pousses motorisés et les mobylettes croulant sous le poids des hommes et des marchandises, avec parfois une jolie indienne assise en amazone. Je dépose mes affaires à l’hôtel et prends possession de ma chambre. Le décalage horaire a raison de moi et je sombre comme une pierre.

Le lendemain, on vient me chercher pour me conduire dans les locaux de l’entreprise. Mon homologue est une jeune femme indienne, sublime, aux cheveux d’ébène, longs et soyeux, des yeux en amande. Une douceur presque irréelle émane d’elle. Je n’ose lui parler de peur que ma poisse ne l’éclabousse. Je suis dans mes petits souliers. Elle, elle me traite avec une bienveillance qui me mettrait presque les larmes aux yeux. Elle me fait visiter les archives, m’initie à sa méthode de travail, me pose des questions sur la mienne, nos échanges sont chaleureux. Elle me propose de me servir de guide à Delhi.

Si dans les locaux, tout est calme et rassurant, dehors c’est une autre histoire. Le contraste est saisissant : klaxons, cris, musiques Bollywood s’échappant des voitures, un tintamarre assourdissant. Tous les dix minutes, je me jette sur le bas-côté afin de ne pas me faire renverser par un rickshaw. Des vaches flânent sur la chaussée. Des chiens squelettiques et tout pelés se chamaillent en aboyant. Des Indiens en guenilles me sollicitent en tendant la main. Les odeurs m’assaillent et me font tourner la tête.

Quand Sita me propose de visiter Varanasi, ville sacrée bâtie sur les rives du Gange, je suis terrorisée. J’ai déjà bien entamé ma zone de confort. Ce vacarme, ces odeurs… Mais j’accepte pour ne pas froisser ma nouvelle amie. 10 heures dans un train indien, c’est plus qu’il n’en faut pour me faire sombrer dans la folie. Lorsque nous arrivons, Sita me presse la main et me promet une surprise. La nuit est tombée sur Varanasi. Les femmes ont revêtu leurs plus beaux saris. Des centaines de petites bougies illuminent les marches du ghat où Sita m’a emmenée, et leurs flammes vacillent et dansent dans la chaleur moite de la mousson. Alignés face au Gange, les prêtres, debout, drapés de orange, commencent leur litanie. L’un d’eux fait tinter de petites clochettes dorées afin d’inviter les divinités à descendre sur Terre. L’encensoir crache une fumée épaisse, à l’odeur épicée et enivrante. Le corps à moitié plongé dans le fleuve sacré, des indiennes poussent de petites coupelles où brûlent des chandelles posées sur un tapis de fleurs. Les étoffes multicolores flottent derrière elles comme des queues de sirènes.

Il y a Eux, les yeux fermés, recueillis, communiant dans une même foi, récitant leurs mantras, tellement Ici et pourtant Ailleurs.Il y a Moi, ma peau blanche, ma dégaine de touriste, les yeux grands ouverts. Et là, spectatrice d’un moment intime et sacré, je me mets à pleurer à chaudes larmes. L’Inde vous étreint, elle vous serre dans ses bras, vous étouffe, vous chahute. Vous vous débattez, vous luttez, vous gesticulez. Puis à bout de forces, vous cédez, vous vous abandonnez, vous éclatez en sanglots, mais vous êtes consolés, en paix avec vous-même et débarrassés d’un poids dont vous n’aviez pas conscience jusque là… Et je sais déjà que sur ce ghat, ce soir là il s’est passé quelque chose.

Le jour suivant, nous regagnons Delhi, mon voyage touche à sa fin. J’ai donné rendez-vous à mon chauffeur de taxi, en bas de l’hôtel, 2 bonnes heures avant mon embarquement mais il est introuvable, je cours partout, j’apostrophe tout le monde et quand il arrive enfin je me jette dans la voiture. A l’aéroport je saisis mon sac, courant à perdre haleine, juste le temps de voir mon avion qui décolle sans moi. La poisse a ça de bon qu’elle ne vous laisse parfois aucun choix. Et si je restais encore un peu. Ici je n’ai pas de passé, pas d’étiquette. Je m’assieds au comptoir pour prendre un café, le barman me sourit, je sors mon billet de retour et j’en fais des confettis.

(Photo : © wili hybrid)

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