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Concours de nouvelles n°2 : Ma Maure, mi amor

écrit par le 26/11/2015 et modifié le 24/11/2015 - Jeux / concours - 0 commentaire

Découvrez cette semaine les 5 nouvelles gagnantes de notre concours de nouvelles n°2 organisé avec les éditions Le Livre de Poche sur le thème du rêve. On continue avec la nouvelle de Lydie TRAMEL, Ma Maure, mi amor.

« – Bon, tout le monde est installé ? Bonjour à tous. Aujourd’hui, cours un peu particulier puisque je vais le confier à la charmante personne qui m’accompagne. »

C’est ainsi que commença le cours de M. Daubenton, notre professeur de français pour cette année de seconde qui m’était bien laborieuse. Peu importait le programme pourvu que cela me sorte du train-train quotidien et des séances d’analyse de texte interminables. J’adorais lire mais pas décortiquer et, entre nous, Balzac, quel supplice.

« – Bonjour, je m’appelle Catherime et je suis slameuse. Savez-vous ce qu’est le slam ? Levez la main. Oui, quelques-uns… Alors, le slam, c’est une déclamation orale d’un texte pendant trois minutes maximum sans musique ni accessoires ni déguisements. Pour reprendre une pub actuelle qui aurait pu être de nous : venez comme vous êtes. Des questions ? Oui, ton prénom ?

– Lucas, M’dame, entre nous, vous vous habillez vraiment comme ça tous les jours ? ». Rires de sa petite cour.

Evidemment, cette « Catherime » (j’avais bien entendu ?), une belle brune aux traits masculins mais fins était habillée tout ce qu’il y a de plus classique : jean noir, converses, veste noire sur un tee-shirt orange qui faisait ressortir son teint mat. Une décontraction manifestement étudiée qui lui allait bien. Lucas n’avait fait cette sortie que pour faire rire sa bande et tenter de la déstabiliser comme il le faisait avec tous les profs. Il ne s’attendait pas à : « – Et bien disons qu’en temps normal, je vis dans un camp naturiste, c’est dans le plus simple appareil que je monte sur scène mais je ne pense pas que ce serait du goût de ton proviseur. Cela répond à ta question ? » Tout ceci dit avec le plus grand sourire. Hilarité générale.

Lucas l’avait bien cherché mais il se rencogna dans sa chaise, les profs se contentant d’habitude de lever les yeux au ciel, pas de le tacler.

« – Bon, nous n’avons que deux heures devant nous donc je vous suggère, après une brève histoire du slam, d’attaquer par une petite démonstration.»

Elle nous balança deux textes de sa composition, très différents, mais qui, l’un comme l’autre, nous scotchèrent. Décidément, ça sortait de l’ordinaire.

« – Maintenant, ça va être votre tour, vous allez tous monter sur l’estrade pour déclamer un texte que vous aurez rédigé, seul ou en groupe, en vers ou en prose, liberté totale ». Regards incrédules, on n’en menait pas large.

« – Pour vous aider, je vous propose, comme point de départ, un thème universel : le rêve.»

S’ensuivit un brainstorming autour de cette thématique. Effectivement, éveillé ou endormi, on avait tous fait l’expérience du rêve dans sa vie ; j’en savais quelque chose, moi qui consacrais la plupart de mon temps à cette activité.

La première heure passa très vite même si, contrairement aux autres, je n’en avais pas besoin.

Une demi-heure avant la fin, il fallut poser les stylos. Peu après arriva une dame plus très jeune ni très mince, que semblait bien connaître M. Daubenton :

« – Je vous présente Madame Duchemin, elle est correspondante du journal local et vient faire un article sur cette séance inhabituelle au lycée.»

Puis Catherime désigna les élèves amenés à entrer en scène à tour de rôle pour déclamer leur texte. Certains se faisaient prier plus que d’autres mais tous devraient y passer. Les meilleurs élèves n’étaient pas forcément à leur avantage. S’affranchir des contraintes, des règles, on n’avait pas l’habitude ; faire appel à notre imagination, ce n’est pas ce qui était mis en avant sur les bulletins. Et sauf exception, parler debout devant tout le monde était une torture. Personnellement, sans courir après, cela m’était égal.

Quand ce fut mon tour, je pris ma feuille et fis semblant de lire :

« – Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme connue et que j’aime et qui m’ignore
Et qui est chaque fois la même quand je m’endors
A l’heure où l’on raconte des histoires aux enfants
Oui, je l’adore, elle s’appelle Leonor
Mais elle a quitté ma vie en trépassant
Et pour cela je subodore
Qu’elle y a mis tout son talent
Bien sûr elle est brune comme j’aime
Et ses yeux saphir sont des gemmes
Qui pour toujours sont fermés.
Dans mon cœur elle repose
Je suis à elle à tout jamais
Malgré les ecchymoses. »

J’explosai l’applaudimètre et reçus un pouce levé de M. Daubenton, très fier de la référence, et un clin d’œil de Catherime.

Au moment de me rasseoir, j’entendis ce crétin de Hugo glisser en pouffant à son voisin Ahmed :

« – Je la savais bizarre, je ne savais pas qu’elle était gouine. Et elle nous donne même le nom de son ex petite copine ! ».

S’il y avait bien une question métaphysique que je me posais depuis le début de l’année avec ces deux-là, c’était comment on pouvait être aussi intelligent (d’après leurs notes) et aussi stupide à la fois. Leur aptitude aux équations était inversement proportionnelle à la profondeur de leurs réflexions.

Catherime referma la scène de slam et me demanda de rester pendant la récré.

Elle me félicita et me proposa de venir dire cet écrit lors du prochain tournoi mensuel organisé dans un café du coin tout en me précisant en riant que ce n’était pas dans le village naturiste d’à-côté. Je verrais.

Mme Duchemin me demanda l’autorisation de publier mon texte en accompagnement des photos pour illustrer son article, ce que je lui accordais avec joie. J’attendais ce moment depuis longtemps avec impatience.

Quelques jours plus tard, c’était dimanche. Le téléphone sonna et Alicia, ma meilleure amie, me demanda si elle pouvait passer, sans déranger. Cela ne posait pas de problème, au contraire. C’était le début de l’après-midi, la perspective de Michel Drucker ne m’enchantait guère. Elle fut là en quelques minutes (il faut croire qu’elle m’avait téléphoné du coin de la rue), brandissant le journal auquel nous n’étions pas abonnés, contrairement à ses parents. Elle le tendit à mon père, très excitée :

« – On parle d’Inès dans le journal ! Elle a tapé dans l’œil de la journaliste qui a centré son article sur elle.»

Je laissai la primeur de l’article à mon père et guettai sa réaction. Il avait dû signer une autorisation de droit à l’image pour le journal mais n’en savait pas davantage. Je le vis blêmir. Sans me regarder, il dit : « – Tu savais ? ». Je ne répondis pas. « – Tu sais depuis quand ? » Toujours rien. Il s’assit. Le regard interrogateur d’Alicia passait de l’un à l’autre.

Je pris enfin la parole : « – Raconte, toi ! ».

Alors mon père me parla enfin de ma mère, de cette femme, belle comme le jour mais si peu encline à l’amour maternel, dont on m’avait dit que, lasse d’une vie routinière, elle était partie un soir où, pour la énième fois, mon père était rentré trop tard du boulot, me laissant avec un biberon coincé dans les barreaux de mon petit lit. Je n’avais d’elle que quelques photos et son prénom. Elle était censée avoir refait sa vie en Espagne, son pays ancestral, comme guide touristique, sans vouloir donner ou prendre de nouvelles. La vérité était moins rose, elle s’était entichée en fait d’un bel hidalgo qu’elle avait rejoint. Il avait tout du rustre et lui en faisait voir de toutes les couleurs. Mon père avait tout fait pour la retrouver et la ramener à lui, à nous. Elle ne voulut rien entendre, préférant cette nouvelle vie où alternaient violences et lunes de miel. On la retrouva un soir, au bas de son petit immeuble, sous une fenêtre. Une enquête, bâclée, conclut au suicide. Mon père penchait pour un homicide, direct ou indirect, mais sa voix importait peu.

« – Comment as-tu su ? » me demanda-t-il.

« – Je n’en savais rien, papa, ce n’était qu’une des nombreuses versions envisagées. Je pense à elle tout le temps, alors j’écris, j’élabore, je lui crée une vie, ou une mort, c’est selon. J’avais choisi ce texte ce jour-là, le plus percutant. Maintenant que tu m’as dit la vérité, que je sais, je vais peut-être enfin pouvoir tourner la page et vivre, tout simplement. »
 

FIN

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