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Concours de nouvelles n°2 : Le dépressif et le chamane

Écrit par le 27/11/2015 - Jeux / concours - 0 commentaire

Découvrez cette semaine les 5 nouvelles gagnantes de notre concours de nouvelles n°2 organisé avec les éditions Le Livre de Poche sur le thème du rêve. On continue avec la 5ème nouvelle gagnante de Lordius, Le dépressif et le chamane.

J’étais vraiment au trente-sixième dessous. Le boulot, la femme, les gosses, rien n’allait. Déprimé à fond, carrément suicidaire. J’hésitais entre la pendaison et l’évasion éthylique. Autant commencer par le traitement le moins radical.

Un bistro. Désert. Je me laisse tomber sur une banquette en soupirant. Un vieux entre. Je le prends pour un client jusqu’à ce qu’il me demande ce que je veux.

Fuir la réalité, je me dis.

“— Un pastis, dis-je.
— Ça n’a pas l’air d’aller, vous…
— C’est vrai. Je suis au bout du rouleau.
— Savez-vous que l’alcool à haute dose renforce la dépression ?
— Quel drôle de cafetier vous faites… On peut pas dire que vous mettiez en avant vos produits.”

Il s’assied en face de moi, l’air grave.

“— C’est parce que je sens votre détresse. Vous avez besoin de voyager, mon jeune ami.
— Exact, transport éthylique. Et s’il va jusqu’au cerveau, bah…”

D’un signe de tête impatient, je lui désigne la rangée de bouteilles derrière lui.

“— Moi, je peux vous proposer mieux, affirme-t-il.
— Contentez-vous de m’abreuver du plus vieil anxiolytique du monde, l’éthanol.
— Que diriez-vous d’un voyage de l’esprit ?
— De la coke ? J’ai pas les moyens.
— Non, une méthode naturelle. Les psychotropes, vous les payez un jour ou l’autre.
— Bah, on vit tous à crédit.”

Le silence s’installe. Il me regarde, immobile comme un arbre. Il semble dégager une aura parce que je me sens moins énervé.

“— Quel genre de voyage ? je demande finalement pour qu’il lève son cul et me serve.
— Une méthode naturelle qui nous vient du fond des âges, du temps des premiers chamanes.
— Pourquoi pas, au point où j’en suis…
— Il y a un prix.
— Mon âme ?
— Je suis plus matérialiste, ricane-t-il.
— Combien ?
— Pas plus qu’une cuite au bistro.
— Tope-là, l’ancien.”

Il sort un stylo argenté et l’agite sous mon nez.

“— Regardez-le et concentrez-vous sur les sons qui vous entourent”, dit-il d’une voix apaisante.

Je me sens partir. Il me dit ce que je vois. Et je le vois en effet. Des enfants jouent, heureux, ils rient. Des paysages de rêve. Des œuvres d’art apaisantes. Des femmes belles et consentantes. Le paradis terrestre, quoi.

Et puis plus rien.

Quand je me réveille, je comprends que le vieux m’a hypnotisé. Mon portefeuille s’est fait la malle. Mon envie de mort aussi.
 

FIN

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