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Le quantified-self ou auto-mesure

Écrit par le 17/10/2014 et modifié le 6/11/2014 - Forme et sport, Psycho - 1 commentaire »

La pratique de la mesure de soi.

 

QS

 

Le quantified-self est l’ensemble des techniques consistant, à l’aide de capteurs placés sur le corps, à quantifier le corps et ses activités : ses comportements, ses mouvements, son métabolisme, ses consommations, sous forme de données chiffrées. Cette application de la technologie numérique est apparue en 2007 en Californie. Il s’agit de capturer, puis analyser, et partager, sur des sites spécialisés, ces données personnelles, en vue d’améliorer son bien-être ou de contrôler sa santé. On appelle cela le « self-tracking ».

Ces indicateurs de forme ou de santé sont en pleine explosion, le marché connaît un engouement mondial. La plus connue et ancienne de ces applications, est le podomètre. Reliés aux smartphones, les nouveaux podomètres enregistrent distance parcourue, intensité de l’effort, et évaluent l’évolution des performances. De nombreuses autres applications existent maintenant, toutes concernent le suivi du corps, et ont des objectifs. Par exemple: suivi d’un régime avec mesure des calories consommées, du poids, ou dans le cadre de difficultés à dormir: mesure du sommeil et prévention des ronflements…

 

Bien d’autres éléments passent au crible du mesureur.

Nombre de battements cardiaques, poids, respiration, nombre de pas dans une journée, temps mis à s’endormir, consommation d’alcool, de cigarettes, quantité de CO2 dans l’air respiré, et bien d’autres encore… Les données sont collectées sur des sites spécialisés, qui mémorisent et vous renvoient vos chiffres à la demande, en comparant avec une moyenne, ou une performance à atteindre…

Dans un premier temps, ces outils d’auto-mesure ont été bien utiles, dans certaines pathologies, aidant les personnes souffrantes à réguler leurs traitements en fonction de leur état. Dans un autre domaine, la mesure de sa performance sportive est nécessaire dans le cadre d’une pratique compétitive.

Mais nous sommes, depuis quelques années, passés à une autre ère : les mesures sont de plus en plus nombreuses, sophistiquées, invasives. Elles envahissent tous les niveaux de la vie émotionnelle, comportementale. De plus en plus d’adeptes s’offrent ces objets : bracelets, ceintures, brassards, munis de capteurs sondant l’intérieur du corps pour en ramener un chiffre éclairant tel ou tel aspect de leurs fonctionnements les plus intimes, voire les plus refuges.

Les sites spécialisés abondent et vous offrent leur plate-forme, pour mettre en ligne, partager vos mesures avec d’autres, échanger bien sur les idées pour améliorer la performance, pour mieux contrôler, maîtriser…

Alors, cet engouement est-il bénéfique, améliorant le bien-être et la qualité de vie, la santé ? Ou bien maléfique, induit-il une auto-surveillance et un autocontrôle peu propices aux échanges vrais et émotionnels, y compris avec soi ?

 

Quels sont les impacts possibles de ces habitudes, et parfois addictions aux capteurs mesureurs de soi ?

Le premier est de transformer en chiffres ce qui émane de l’éprouvé, donc le risque est de faire l’économie de son ressenti. L’être humain d’aujourd’hui a souvent beaucoup de difficultés à se connecter à lui-même : ses émotions, son corps, lui sont souvent méconnus. Les habitudes de se mesurer ne font qu’amplifier ce phénomène de déconnexion de soi-même. Le corps n’est plus relié à soi, mais à un objet, relié lui, à internet. Comme si votre corps ne vous appartenait plus tout à fait.

Le deuxième est de transformer son corps, sa vie en instrument pour servir son idéal, (le poids idéal, le comportement parfait, la perfection de la réussite : la bonne santé, la bonne attitude, la bonne activité) de comparer sans cesse, de simplifier à outrance, de ne se voir que sous cet angle du modèle bien suivi. Une sorte d’idéal de pureté serait en filigrane, et quand l’idéal n’est pas atteint, le sentiment d’’échec au bout, la peur d’être imparfait, pas à la hauteur du but.

Cela semble en contradiction avec l’évolution personnelle qui est une création de tous les instants, l’acceptation de ses propres rythmes, la recherche de soi, la connaissance de ses mouvements psychiques, la confrontation au réel.

La question du narcissisme est à l’œuvre dans ces habitudes : on enregistre les bons chiffres, ceux qui font qu’on est content de soi, on se sonde, on se regarde, on s’observe. Une extrême concentration à soi qui est peut-être le signe d’un amour de soi démesuré ! Et aussi d’une mésestime de soi, car il s’agira de gérer les « mauvais chiffres », ceux dont on n’est pas content, qui montrent qu’on n’a pas été au top !

Et se fustiger, et se punir, et se contraindre à d’autres efforts pour améliorer cela.

Pour des personnes obsessionnellement investies dans ces auto-mesures, parfois de manière permanente, avec des capteurs branchés toute la journée,  l’effet anxiogène est assuré. Soumis à cette anxiété, le corps risque de subir un stress difficilement mesurable!!

La volonté est sollicitée à outrance, la maîtrise de son corps, soumis à une discipline pour obéir aux injonctions culpabilisantes.

 

Qu’en est-il alors de la conscience du corps, en termes de rythmes, de choix, de résonances ?

L’adepte du quantified-self projette son surmoi dans ces plates-formes chiffrées, qui rappellent à l’ordre comme un surveillant « big brother » sévère, à satisfaire, à combler… Le risque est gros de se sentir dépossédé de soi-même, au final, et surtout de sa vraie nature d’humain, et de sa liberté d’être, qui se situe dans des zones bien éloignées des chiffres cités.

Qu’en est-il du ressenti, de l’équilibre personnel à trouver, à vivre, en soi ?

Les efforts de volonté, les envies impossibles de ressembler à la belle image idéalisée, les crispations sur un chiffre, une quantité, un poids, fragilisent énormément. L’individu aux prises avec ces obligations qui le cernent de toute part ne possède plus rien à lui : son corps sondé est investi, surinvesti. Or, le corps, comme le psychisme, ne répond pas aux sollicitations trop nombreuses et contraignantes : il réagit, il se bloque, il ne répond plus, il se ferme. Le corps ne nous obéit pas.

En tant qu’être humain, nous avons déjà depuis longtemps oublié d’être humble : face à la nature, face aux animaux, que nous exterminons consciencieusement. Et aussi face à nous-mêmes, nos corps, issus directement de la nature, et impossible à réduire à quelques chiffres. A l’écoute de notre corps, c’est être à l’écoute des mouvements naturels, qui nous portent et nous amènent à vivre notre équilibre de vie.

Nous avons à défendre l’intégrité de notre corps, reflet de notre intégrité psychique. Nous devons défendre notre liberté d’être. Aussi, méfions-nous de tout ce qui consiste à nous sonder nous–mêmes comme si nous étions objets d’investigation et non plus sujets de nos vies.

Quelque chose à ajouter ?

  1. Marie-Aube - 6 novembre 2014 à 16 h 42 min

    On dirait que les humains trouvent un malin plaisir à se donner des objectifs irréalisables, quand ce ne sont pas les corps retouchés des stars, ce sont les chiffres de nos exploits sur un site web…
     
    Je trouve qu’écouter ce que notre corps a à nous dire, tu es fatiguée, tu es stressée ou simplement tu as soif, ça gratouille, ou prêter attention à nos rêves, est la chose la plus importante. Notre conscient sait cacher les choses, pas notre inconscient, ni notre corps! Et il doit bien le savoir, lui, ce qu’il faut!
     
    Et puis il y a, à mon sens, bien assez de compétition dans la vie professionnelle, sociale, pas la peine de s’en infliger d’autres!
     
    Et, détail non négligeable, je serais plus littéraire que mathématicienne, alors les chiffres… 😀
     
    Autre détail non négligeable, tous ces sites de collecte de nos données chiffrées sont encore une fenêtre ouverte sur notre intimité, je ne suis pas sûre que s’exposer trop soit une bonne chose!

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