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Nouvelle : Les histoires d’amour finissent mal (Loïc Le Gros)

Écrit par le 24/07/2020 et modifié le 24/07/2020 - Amour, Jeux / concours - 0 commentaire

Dans le cadre de notre concours de nouvelles n° 4, organisé avec les éditions Le Livre de Poche, nous publions les nouvelles des 3 gagnants. Voici la nouvelle de Loïc Le Gros, intitulée Les histoires d’amour finissent mal. Bonne lecture !

 
Nouvelle : Les histoires d’amour finissent mal
 
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi certaines personnes arrivent à passer des heures au soleil, avachies dans une chaise longue, sans rien faire sinon se rôtir la peau ? Ils lisent un livre ou écoutent de la musique, pour se donner un air. Mais la vérité, c’est qu’au fond d’eux-mêmes, ce sont des lézards. Ne vous méprenez pas, Monsieur, je n’essaie pas de faire de métaphore douteuse. Non, ce sont réellement des lézards, ayant pris apparence humaine, pour mieux vous tromper. Je le sais car pendant cette période de confinement, j’ai découvert que mon mari était l’un d’entre eux.

Les premières semaines se sont déroulées normalement. Nous cuisinions, regardions des films ensemble, nous nous sommes essayés au yoga grâce à des cours en ligne, nous faisions l’amour. Nous avions du temps, pour une fois. Certes, nous tournions un peu en rond. Ce n’est pas vraiment notre tempérament, de rester là à rien faire. Mais nous avons essayé de nous occuper au mieux.

Puis, ce fût comme s’il s’était mis à décliner. Il traînait les savates de plus en plus, ne prenait plus de douche, mangeait les aliments crus dans le frigo. Ses yeux devenaient vitreux, sa peau, froide et blanche, malgré les heures qu’il passait presque nu allongé au soleil, sur le balcon. Il gardait ce teint pâle, et, lorsque je lui fît la remarque, il détourna le regard. J’ai eu à cet instant l’étrange impression que ses deux yeux n’avaient pas bougé en même temps, un peu comme ceux d’un caméléon. Sur le moment, je me suis dit que j’avais rêvé, ou que j’avais sous-estimé les effets du confinement sur mon état de fatigue mentale.

C’est lors du premier jour de pluie que j’ai compris que quelque chose clochait réellement. Dès le matin, il parut particulièrement fatigué. Il ne voulait pas sortir du lit. Je le poussais à la salle de bain pour qu’il se douche, dans l’espoir que cela le sorte de la neurasthénie. Ses gestes étaient lents et hésitants. Comme ceux d’un caméléon. Au lieu d’aller dans la douche, il resta dans le canapé, à regarder le plafond. Le téléphone à la main, j’étais sur le point de composer le numéro de sa mère pour lui demander conseil, lorsqu’il fit jaillir de sa bouche une énorme langue élastique et gluante. Il avait attrapé une mouche qui s’était posée sur le canapé, à côté de lui. Il se mit à la mâchouiller, l’air absent, tandis que je laissais tomber le téléphone de mes mains, complètement estomaquée. C’était la dernière chose à laquelle je m’attendais, vous imaginez bien.

Le pire, dans tout ça, c’est que je ne lui ait rien dit. Je l’ai juste laissé là, à manger les mouches qu’il pouvait attraper avec sa langue. Je n’osais rien lui dire. Vous vous imaginez, Monsieur, dire à votre mari : « Dis donc, tu m’avais caché que tu étais un lézard, non ? ». Je suis allée ranger quelques papiers, j’ai passé un coup de fil à ma mère et nous avons papoté de tout et de rien. Je lui ai caché que mon mari était en train de se transformer en lézard, bien sûr. Et ainsi, les jours ont passé. Il a continué sur la même pente, et, à chaque instant, comme au premier, je n’ai rien osé lui faire remarquer. Il était comme ça, après tout. Qu’aurions-nous pu faire ?

Il commençait à se déplacer en rampant, passait des heures sans bouger, dans un coin, derrière un meuble, ou sur la terrasse en plein soleil. Ses seuls mouvements étaient d’attraper des mouches avec sa langue. Il se couvrait d’écailles et prenait un air de plus en plus vert. Et, en fonction de là où
il se trouvait, sa peau changeait parfois de couleur, quittant le vert pour le ton des objets alentour. Comme s’il se camouflait.

Je n’osais plus faire d’apéro en visio avec mes amis ou ma famille, de peur qu’il n’apparaisse dans le cadre inopinément. J’inventais des excuses, de moins en moins crédibles à chaque fois. Il se mit ensuite à se déplacer en marchant au plafond ou sur les murs, avec ses mains et ses pieds. Exactement comme un énorme lézard ferait, Monsieur, imaginez-vous ça ! Il stationnait des heures à côté des ampoules du plafond, car c’est là que venaient tournoyer des insectes. Il pouvait les attraper d’un coup de langue vif, en faisant un bruit mouillé que je n’oublierai jamais.

Je me voilais la face et essayais de penser à autre chose, ou je me convainquais qu’il arrêterait ces bêtises lorsque le confinement serait terminé. Et pourtant, je comprenais bien, sans vouloir l’accepter, qu’il ne pourrait pas redevenir un être humain normal. S’il se transformait en lézard, c’est qu’il l’avait toujours été. C’est que c’était sa nature.

Je suis partie lorsqu’il a commencé à vouloir me transformer, moi aussi. Il s’était mis à me chuchoter d’une voix traînante, sans arrêt, même la nuit, depuis le coin de plafond où il était accroché. Il m’expliquait comment je pouvais m’exercer à faire jaillir ma langue, comment elle s’agrandirait d’elle-même avec un peu de pratique. Il me détaillait l’ensemble des techniques qui permettaient d’agir plus vite que les mouches, pour les attraper avant qu’elles ne s’envolent : s’approcher en bougeant tout doucement, faire monter son rythme cardiaque pour voir leur mouvement avant qu’elles ne l’enclenchent, se camoufler dans l’environnement en changeant de couleur de peau… J’ai même commencé à me laisser convaincre, m’essayant à ces exercices. Je tirais la langue et me concentrais sur le teint de mon épiderme.

Puis, un matin, après avoir passé près de deux heures, debout dans ma cuisine, à essayer de deviner le mouvement des mouches, je pris peur lorsque j’arrivais à en attraper une, d’un geste précis et rapide. Ma main avait agit toute seule, c’était comme si elle savait où la mouche irait se poser. Je ne pouvais me résoudre à mettre cet insecte répugnant dans ma bouche. « Ce n’est pas moi », me suis-je dit. J’ai ouvert la main et la mouche s’est envolée. J’ai récupéré quelques affaires, et suis sortie, avec la ferme intention de retourner m’installer chez ma mère. Lui, bien sûr, n’a rien vu, car il était concentré sur un énorme papillon de nuit tournoyant autour du lampadaire du salon.

Alors, vous imaginez bien, Monsieur l’agent, que je ne savais pas trop quoi écrire sur mon attestation de sortie…
 

Loïc Le Gros

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