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[Nouvelle] Lettre à ma fille – Magali Conéjéro

Écrit par le 26/08/2017 et modifié le 29/08/2017 - Jeux / concours - 0 commentaire

Le concours de nouvelles n°3 organisé par So What ? avec les éditions 10/18 s’est achevé il y a quelques mois. Les nouvelles des 5 gagnants seront publiés cet été (2017) sur So What ?, dans la rubrique Jeux / concours ! Découvrez la 1ère nouvelle : Lettre à ma fille de Magali Conéjéro.

 

 
Amandine,

Le premier jour où je t’ai vue, je t’ai aimée. Tu avais 3 ans. Tu jouais dans un parc. Ta mère était assise sur un banc, avec d’autres femmes. Tu étais la plus jolie des petites filles. Tu remplissais un seau avec du sable. Il y avait un petit garçon à côté de toi qui faisait rouler ses autos. Tu avais l’air grave, mais tu étais tellement jolie. Tu portais une petite jupe bleue et, sur ton chandail, il y avait un énorme cœur et des étoiles. Ta mère t’avait mis un petit chapeau pour te protéger du soleil, mais tu l’avais vite jeté et dans tes cheveux il y avait un peu d’herbe. Tu étais si belle que je me suis appuyé contre la barrière, et je t’ai regardée jouer tout l’après-midi. J’ai su que je n’aimerai plus jamais aussi fort que ce jour-là, que tu avais rempli mon cœur pour toujours, que tu y serais la seule femme.

Le premier jour où je t’ai vue, j’avais 32 ans. J’ai compris que les 30 premières années de ma vie ne signifiaient rien. En un instant, j’ai su pourquoi je devais vivre. Je devais vivre pour t’aimer et t’avoir auprès de moi. Il a suffi d’un parc, un après-midi d’été et de ton sourire pour orienter mon existence. Je te voulais à moi, et j’allais tout faire pour t’avoir.

D’année en année, je t’ai suivie. J’étais là à toutes tes rentrées des classes. Je t’ai vue quand tu es entrée à l’école primaire. Tu tenais fort la main de ta mère. Ton petit cartable bleu semblait tellement lourd pour toi. Quand l’instituteur a sifflé, tu as lâché ta mère et tu es entrée dans l’école, avec un petit sourire. Et le soir, je t’ai vue ressortir, heureuse, avec un cahier rouge à la
main.

Je me souviens de ton premier cours de danse. Tu étais la plus jolie, avec tes collants blancs et ta petite jupe rose. La fenêtre de la salle de danse s’ouvrait sur la rue. J’ai passé tous mes mercredis après-midi sur le banc, sur le trottoir d’en face, et je te voyais t’appliquer. Tu étais si jolie avec ton petit chignon. Tu tirais la langue quand le mouvement était difficile.

Tu descendais souvent en bas de ton immeuble. Tu retrouvais les enfants des voisins. L’hiver, tu ressemblais à une petite boule dans ton manteau bleu, avec ton bonnet et tes gants blancs. Tu riais toujours tellement. Je me souviens d’un après-midi. Il avait neigé toute la nuit et tout le matin. Ta mère t’avait bien habillée. Avec tes camarades, vous faisiez des bonhommes de neige. Une voiture est passée et a renversé le tien. Tu as pleuré, un peu. Puis, tu t’es relevée et tu as fait un autre bonhomme, plus haut que le premier. Il a duré jusqu’à la fin de la neige. Il a trôné longtemps au bord de l’allée, sur l’herbe. Et tous les jours, en passant devant, tu disais très fort : « C’est moi qui l’ai fait. »

J’étais là le jour où tu as appris à faire du vélo. Ta mère t’avait acheté un casque. Tu faisais le tour du parking. Tu avais peur au début, tu criais. Mais très vite, tu es devenue habile. Tu roulais de plus en plus vite. Le soir, après l’école, après les devoirs, tu descendais et tu pédalais ongtemps dans la cour. Ta mère t’appelait plusieurs fois pour que tu remontes, mais toi tu voulais faire encore un tour, et encore un tour.

Plus tu grandissais, plus tu devenais jolie. Je savais que tu serais la plus belle. Je t’aimais de plus en plus. Un jour, tu avais 8 ans, tu as voulu couper tes cheveux. Ta mère a accepté. Tu es sortie en pleurant du salon de coiffure. Tu disais que tes cheveux ne repousseraient jamais, que tu ne les couperais plus. Et tu ne les as plus coupés. Ils sont devenus longs. Tu as appris à bien les coiffer. Tu étais toujours très belle. Et je t’aimais de plus en plus. Je te voulais avec moi.

Moi, je t’aurais offert ce chien dont tu rêvais tant. Tu n’aurais eu qu’à en regarder un et il aurait
été à toi. Tu aurais pu tout demander, je te l’aurais donné.

J’ai appelé souvent chez toi. Ta mère décrochait. Je ne disais rien. Je crois qu’après ça, ta mère t’a interdit de répondre. J’ai continué d’appeler. Je savais que je ne dirai rien, mais j’espérais un jour t’entendre. Mais pendant très longtemps, c’est ta mère qui a pris les appels. Et un jour, vous avez changé de numéro. J’ai cessé d’appeler. Mais je te voulais toujours. Je ne cessais pas de te regarder et de te suivre. Tu étais si belle.

Quand tu as eu 14 ans, tu as présenté à ta mère ton premier petit copain. Il avait 17 ans. Il s’appelait Jérémie. Il était laid, avec ses longs cheveux noirs et son grand manteau de cuir sombre. Je n’ai jamais compris ce que tu lui trouvais. Tu méritais mieux comme premier amour. Pour lui, tu t’es fait percer le nez. Pas grand-chose, juste un petit diamant. Mais je trouvais ça horrible. Un jour, tu as quitté Jérémie. Il ne te valait pas. Et tu as retiré le diamant. Il n’est resté qu’une toute petite cicatrice.

Tu as commencé à jouer au basket. J’ai quitté le banc en face du cours de danse, et je me suis assis sur les gradins du gymnase. Et je te regardais courir. Tu n’étais pas très grande, mais tu courais vite. Tu attachais tes cheveux en une longue couette. Et quand tu courais, ils te suivaient en battant l’air. Tu étais jolie. Tu étais toujours jolie, même avec l’horrible maillot vert de ton équipe.

Le jour où tu t’es cassée le bras, je t’ai suivie jusqu’à l’hôpital. Je ne suis pas rentré dans les urgences. J’ai attendu que tu sortes. J’avais si peur. Il pleuvait beaucoup. Tout le monde me regardait. Mais je ne voulais pas rentrer. Je ne voulais pas qu’on me voie. Tu es sortie plusieurs heures après. Ta mère poussait les portes comme si tu étais faite de verre. Tu avais un gros plâtre blanc. Pendant quelques jours, tu as été la star du lycée. Ton plâtre était couvert de dessins et de petits messages. Je me rappelle qu’il faisait froid, mais que tu refusais de couvrir ton bras. Tu voulais que tout le monde le voie. Tes amis étaient aux petits soins avec toi. J’aurais voulu les bousculer, te prendre dans mes bras et te montrer combien je pouvais t’aimer.

Ton petit ami suivant s’appelait Mehdi. Sa mère n’a jamais voulu te rencontrer. Je t’ai vue pleurer des heures au téléphone. Tu lui parlais tous les soirs. Tu descendais en bas de l’immeuble et tu t’asseyais sur le trottoir. Vous parliez de vos projets. Tu voulais partir avec lui. C’est lui qui est parti, mais sans toi. Tu as encore pleuré des heures au téléphone, mais tu parlais avec ton amie Élisa.

Tu grandissais vite, et tu étais belle. Un peu plus chaque jour. J’aurais pu passer ma vie à te regarder. Je savais que ce n’était pas bien, qu’on pensait du mal de moi. Mais je voulais juste t’aimer et t’avoir auprès de moi. Je t’aimais tellement fort. Personne n’a compris la douleur que c’était de vivre sans toi. Personne n’a compris.

Je t’écris maintenant, parce que je sais que tu ne me pardonneras jamais. Tu n’avais qu’elle et je te l’ai prise. Mais elle m’a privé de toi pendant si longtemps. Je t’aimais si fort. Ta mère a voulu m’en empêcher, mais elle ne sait pas ce que c’est de t’aimer autant. Pour toutes les années où j’ai vécu sans toi, il a fallu que je me venge. Je t’écris pour te dire que j’ai toujours eu le droit de t’aimer.

Loïc, ton père. Numéro d’écrou 86524.

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