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[Nouvelle] Meung-sur-Loire – Iris Kooyman

Écrit par le 30/08/2017 et modifié le 29/08/2017 - Jeux / concours - 0 commentaire

Le concours de nouvelles n°3 organisé par So What ? avec les éditions 10/18 s’est achevé il y a quelques mois. Les nouvelles des 5 gagnants seront publiés cet été (2017) sur So What ?, dans la rubrique Jeux / concours ! Découvrez la 5ème nouvelle : Meung-sur-Loire d’Iris Kooyman.

 

 

Meung-sur-Loire

 
Le TER n°6477 venait de quitter la gare. En tout cas, il avait disparu de l’écran de contrôle, et le train suivant était annoncé dans 1h54. A 2 minutes près, 120 petites secondes seulement, nous aurions pu réussir à monter dans ce fichu TER – in extremis et sans avoir le temps de prendre un billet au distributeur de cette la petite gare de campagne dans laquelle nous nous trouvions.

Malheureusement, nous avions manqué le train. Nous voilà donc, le bec dans l’eau, avec nos sacs défraîchis sur le quai désormais désert et, pour couronner le tout, une légère bruine commençait à tomber. Notre seul – et mince – espoir résidait dans la correspondance d’1/2 heure prévue pendant notre voyage, ce qui nous laissait un délai supplémentaire pour rejoindre notre deuxième étape et peut-être attraper le second train.

Une seule solution s’imposait : l’auto-stop. Nous voilà partis pour l’autre côté de la bourgade dans laquelle nous nous trouvions, pour tendre le pouce à la sortie du rond-point et croiser les doigts pour qu’un sympathique automobiliste se décide à nous aider à rattraper notre erreur.

Longeant la voie ferrée, nous arrivâmes finalement tant bien au fameux rond point depuis lequel nous pouvions espérer quitter la ville. Le trafic était faible et il nous restait une quinzaine de minutes encore pour rattraper notre retard. Mission auto-stop : regarder les voitures défiler, sourire – en tâchant d’avoir l’air aimable, et espérer. Cela ne prit pas longtemps, notre allure de jeune couple désolé (désespéré ?) attendrit un automobiliste.

Une voiture s’arrêta, avec à son bord une conductrice quinquagénaire, à l’allure sobre si ce n’était ses lunettes fantaisie, et qui semblait même plutôt timide. Tout en abaissant vitre elle nous demanda, étonnement assez sèchement, où nous souhaitions nous rendre. Il se trouvait qu’elle allait bien dans la même direction que nous, et qu’elle pouvait – ça ne lui posait pas de problème – nous déposer à la gare où nous attendait notre prochain train ! Nous pourrions même – ah vraiment mes pauvres – l’attraper – elle l’espérait pour nous.

Nous avions d’autant plus de chance d’avoir croisé la route de cette conductrice que la pluie devenait de plus en plus intense. Nous nous empressâmes de déposer nos affaires dans le coffre avant d’entrer dans la voiture. Un jeune homme, ou plutôt un adolescent, était assis à côté de la conductrice, et son visage nous présentait les traits renfrognés stéréotypés de sa tranche d’âge.

Nous étions soulagés, et, relativement détendus, échangeâmes un sourire aimable avec l’adolescent. La trentaine de kilomètres à parcourir serait vite avalée, et notre sauveuse avait l’air nous faisait bonne impression. Sauvés par une mère de famille !

Une fois que nous fûmes installés dans la voiture, je fis alors attention à quelque chose que je ne m’avait pas encore noté et qui me frappa : la radio était allumée à un volume sonore inhabituel, très élevé et à la limite du supportable. Mais nous n’avions rien à dire, et n’étions pas en situation de reprocher quoique ce soit à notre chauffeur d’un jour, et encore moins de refuser son aide.

A travers les vitres qui commençaient à s’embuer défilait un paysage de campagne. La radio continuait à me marteler le crâne tandis qu’on traversait une minuscule Zone d’Activités Commerciales, puis une zone pavillonnaire, et enfin des rues bordées de petits immeubles qui nous signalaient que nous arrivions en la ville. Mais pas encore celle dans laquelle notre train nous attendait.

Quelque chose clochait dans cette voiture. Outre notre présence à nous, 2 inconnus transportés par une mère de famille – car j’avais décidé qu’il s’agissait d’une mère de famille avec son fils. Non, nous n’étions pas le “problème”. Si la radio hurlait aussi fort (il était 14h15, c’était le moment de la publicité, qui seraient suivies, nous assuraient les animateurs, de 30 minutes de musique sans interruption), c’était parce que les 2 1ers occupants de la voiture ne se parlaient pas. Ou plutôt, semblaient ne vouloir à aucun prix s’adresser la parole l’un à l’autre : leurs regards ne se crossaient jamais n’était échangé, aucun mot, et la position du jeune homme sur le siège passager – renfermé, tendu et replié sur lui-même – ne laissait aucun doute sur son souhait d’éviter de communiquer. Il y avait quelque chose entre eux dans la voiture, quelque chose qui ne passait pas. Il m’était absolument impossible de voir les yeux de l’adolescent, qui semblaient rivés sur ses pieds. Mais entre ses pieds, je ne voyais aucun objet. Rien que le vide sur le plancher de l’habitacle, et ses bras croisés au-dessus de ses genoux.

Mon compagnon et moi tentâmes tant bien que mal quelques approches maladroites de conversation, en nous époumonant afin de tenter de couvrir le son de la radio, mais aucune ne prit et ne contint plus d’une seule phrase. Je me rendis compte que la conductrice nous regardait dans le rétroviseur central, d’un air désolé, comme si elle s’excusait de l’attitude de son grand ado de fils bourru, ou étrange. Comme si elle essayait de ne nous dire de ne pas faire trop attention à lui, qu’il était juste bougon. Mais, et cette pensée revenait en boucle, quelque chose clochait, vraiment. Quelque chose qui allait beaucoup plus loin qu’une simple bouderie d’un adolescent ou bien qu’un accès de mauvaise humeur familiale.

Plus les minutes passaient et plus il est devenait clair qu’on ne croiserait jamais le regard de l’adolescent. Sa mère essayait parfois de tourner la tête dans sa direction, quand la conduite le permettait, et et elle se risquait parfois à nous lancer des regards furtifs avec une expression indéfinissable, peut-être honteuse, peut-être désolée. On aurait pu imaginer qu’elle essayait maladroitement de plaisanter avec nous, de nous dire “vous savez bien comment sont les jeunes de son âge…”

Il était clair aussi que nous n’aurions pas de réelle conversation, aussi anodine soit elle, et finîmes par accepter le fait que la quinzaine de kilomètres qu’il nous restait à parcourir se ferait sur le son tonitruant de la radio et sans aucune communication humaine. Nous n’osions même pas nous parler entre nous, et les efforts pour hurler plus fort que la radio nous auraient sûrement vote découragés.

Enfin, ça y était, la silhouette de la gare dans laquelle nous devions tenter de récupérer notre train se dessinait devant nous. Il était temps de quitter cette ambiance troublante et – ouf – de laisser derrière nous le son insupportable de la radio. Nous remerciâmes plusieurs fois notre conductrice alors que nous sortions – soulagés – de la voiture. Puis elle nous demanda d’un coup, nous qui avions presque oublié qu’elle pouvait parler :

« – Et il va où, votre train  ?

– A Meung-sur-Loire. Merci encore de nous avoir conduits à la gare !” répondis-je, ravie de ne pas avoir raté le train, mais surtout d’avoir quitté l’habitacle de cette voiture, et ne plus me retrouver entre cette mère et son fils.

“- Comme là où habitait grand-père… » entendit-on alors l’ado prononcer, de manière claire et intelligible et avec une telle haine dans la voix qu’un frisson me parcourut le dos.

“- Tu n’aurais jamais dû en parler, jamais, tu m’entends ! » répliqua la femme à l’adolescent d’une voix étranglée mais sonore, en même temps qu’elle refermait sur elle la portière.

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