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[Nouvelle] Mon printemps – Julie Giordano

Écrit par le 27/08/2017 et modifié le 29/08/2017 - Jeux / concours - 0 commentaire

Le concours de nouvelles n°3 organisé par So What ? avec les éditions 10/18 s’est achevé il y a quelques mois. Les nouvelles des 5 gagnants seront publiés cet été (2017) sur So What ?, dans la rubrique Jeux / concours ! Découvrez la 2ème nouvelle : Mon printemps de Julie Giordano.

 

 

Mon printemps

C’était une belle journée de printemps. Les arbres avaient revêtu leurs belles feuilles vertes, et les bourgeons étaient prêts à éclore. La terre préparait sa palette de couleurs. Cette saison avait toujours été ma préférée. Elle faisait la liaison entre le vide glacial de l’hiver et la course torride de l’été. C’était ma saison ! Celle où je prenais le temps de profiter, de respirer, d’observer. Celle où je n’étais ni trop couvert, ni pas assez. Celle où je n’étais ni trop triste, ni trop heureux, mais juste ce qu’il fallait. C’était la saison où je prenais mon temps, le temps de vivre tout simplement.

A la sortie de ce rude hiver, les gens avaient bien besoin de soleil. J’avais besoin de m’aérer, de marcher, de bouger. J’étais comme un ours qui finissait d’hiberner. Pourtant cette année là, tout me semblait différent, plus lent, plus calme, moins effervescent.

Ils étaient tous venus me rendre visite. D’abord, il y avait eu la cousine Ninon. Celle là, on ne pouvait pas l’arrêter de parler, une vraie pipelette ! Mais lorsqu’elle ouvrait la bouche, elle était défaitiste, pessimiste, et elle voyait le mal partout. Avec elle c’était toujours la faute des autres, de la société, du voisin, et du Président de la République… D’ailleurs on aurait dit qu’elle entretenait une liaison avec lui, tant elle semblait le connaître. Elle pouvait même penser à sa place. Déjà enfant elle avait cette tendance à la parlotte et au défaitisme. En grandissant, mes cousins et moi avions compris que rien ne la ferait changer d’avis sur ses certitudes, alors nous l’écoutions en silence, sauf Raymond.

Ah, Raymond ! Celui là aussi avait pointé son nez chez moi, au printemps. Son nez car comme le disait si bien Cyrano en parlant du sien : « C’est une péninsule !». Mais moi, je l’aimais bien le cousin Raymond. Il était plus jeune que moi de quelques mois, et pourtant je le considérais presque comme un grand frère. C’était un fonceur, un éternel optimiste ! Tout allait toujours bien pour Raymond. Sa femme, même après toutes ces années partagées, restait son « bébé ». Ses 4 enfants étaient tous
formidables, et ses petits enfants étaient des merveilles !

Tiens, en parlant de merveille : Lyne, aussi, était venue me rendre visite au printemps. Elle, s’était ma voisine quand nous étions enfants. Secrètement, j’avais toujours eu un faible pour elle. Qu’elle était douce et belle. Malheureusement, mon cousin Armand lui avait fait de beaux enfants. Mais, quand je croisais son regard, je sentais bien que je ne la laissais pas totalement indifférente…

Ensuite, Paul est passé me voir. C’était le fils adoptif de Tata Dina. Tata Dina c’était la sœur de maman. Alors, avec Paul, nous avions passé toute notre enfance ensemble. Avec lui, c’était toujours « à la vie, à la mort ». Paul n’avait peur de rien, et son assurance me faisait pousser des ailes. Nous avions fait les 400 coups : comme la fois où nous avions volé des cerises chez Mme Dupuy. Lorsqu’elle était sortie en hurlant et brandissant son balai, Paul s’était mis à courir alors que j’étais sur ses épaules. Il avait trébuché à cause d’une branche et j’avais fait le plus beau vol plané de ma vie, avant d’atterrir dans les cerises ! Sacré Paul.

Puis, mon frère et ma sœur étaient venus me rendre visite. Ils n’étaient pas très en forme. Oui, à vrai dire, j’étais le seul à aimer le printemps. Mon frère était viticulteur, et il avait coutume de se faire un sang d’encre pour ses vendanges, de mars à septembre. Quant à ma sœur, elle était ouvrière dans une usine de tissu. L’usine était menacée de fermeture, et bien qu’à la retraite elle continuait à s’en préoccuper, un peu comme si c’était son enfant.

Cette année là, même le Maire passa me rendre visite. Et pourtant je ne le portais pas du tout dans mon cœur. Il était orgueilleux et prétentieux. On disait que sa femme, Marlène, ne se privait pas d’aller voir ailleurs, et son mari était un homme amer qui ne portait pas les autres hommes dans son cœur.

Et moi, je restais là, impassible, à les voir défiler, à les écouter. Ils riaient en évoquant mes blagues préférées, et ils pleuraient aussi en disant que j’allais terriblement leur manquer. En ce 20 mars, c’était mon dernier printemps. J’étais déjà en place dans mon beau cercueil blanc.

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