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[Nouvelle] Pièce manquante – Margaux Deneve

Écrit par le 29/08/2017 et modifié le 29/08/2017 - Jeux / concours - 0 commentaire

Le concours de nouvelles n°3 organisé par So What ? avec les éditions 10/18 s’est achevé il y a quelques mois. Les nouvelles des 5 gagnants seront publiés cet été (2017) sur So What ?, dans la rubrique Jeux / concours ! Découvrez la 4ème nouvelle : Pièce manquante de Margaux Deneve.

 

 

Pièce manquante

 
D’après ses calculs, il restait à Camille 9 minutes pour retourner une dernière fois aux toilettes, enfiler ses escarpins noirs et son manteau, fermer les fenêtres, éteindre les lumières, attraper ses clés, son sac à main et sa valise avant de claquer la porte. Tout se passa comme prévu pour elle : du trajet en métro jusqu’à l’arrivée à Paris Gare de Lyon. Le tableau d’affichage indiquait la voie 27 pour le train n°1604 en direction de Perpignan. Elle y jeta un coup d’œil, se pressa jusqu’à la voiture 18 avant de s’y engouffrer, comme happée par ce bonheur imminent qui l’appelait. Une fois à bord, elle trouva son siège sans difficulté. Sa place lui convenait : à la fois côté fenêtre et côté couloir, personne ne viendrait s’installer près d’elle. Sauf, peut-être, en face, mais cela était moins gênant. En plus de ses écouteurs, ses incontournables compagnons, elle pourrait toujours s’isoler en déployant un des journaux achetés plus tôt au Relay de la gare. La tranquillité semblait au rendez-vous, et Camille envisageait son voyage comme l’ultime moment pour se préparer à ce qui l’attendait.

Ces dernières semaines avaient ravivé en elle des hordes de souvenirs douloureux qui, enfouies au fond d’elle-même, s’étaient subitement mises à gambader. Si elle avait d’abord tenté de les brider, elle avait fini par les accepter pour tenter de les apprivoiser en cessant de les voir comme de maudites bêtes sauvages venues la troubler.

Il ne s’agissait plus de savoir qui avait eu tort, et à quel moment. Les liens fraternels, s’ils avaient semblé brisés par l’absence et abandonnés au passé, se raccrochaient désormais au présent. Qui aurait pu prédire que Lucie, qui avait si brutalement abandonné le domicile familial pour une raison qui avait semblé être une babiole, resurgirait tout aussi brutalement dans la vie de sa petite sœur Camille, comme on reviendrait d’une semaine de vacances ? « Salut, c’est Lulu… Comment ça va pour toi ? » Voilà le texto que Camille avait reçu il y a 3 semaines. Voilà comment, le goût de la tristesse ravalé, était soudainement remonté le long de son œsophage pour revenir en bouche et rappeler à Camille qu’il n’est en fait pas très loin. Saleté d’ego qui amène les gens à tenir tête juste pour ne pas perdre la face, à ne pas revenir sur leurs erreurs, leurs abus, leurs faiblesses, leurs décisions. Camille n’avait pas répondu de suite, ne sachant comment réagir. La joie, la colère, l’émotion, la rancœur ? C’était une sorte de milk-shake d’émotions qui lui avait retourné l’estomac. Bon, elle avait fini par répondre – évidemment – car ce qui l’emportait toujours pour Camille, c’était l’amour. L’amour qu’elle portait à son unique sœur, si différente d’elle, mais qu’elle avait essayé de comprendre toute sa vie, au moins jusqu’à sa fuite 7 ans plus tôt.

Cette journée, ce trajet, ces retrouvailles : Camille les vivait comme une résurrection ! Résurrection d’une sœur qu’elle admirait. Lucie, c’était ce genre de femme qui (en tout cas dans les souvenirs de Camille) ne se laissait guider que par l’idée de liberté, qui s’émancipait volontiers des codes sociaux, et qui aimait surprendre. Une femme impertinente, un peu fragile, que tout le monde adorait. Alors, quand elle s’était sentie étouffée par ce cocon – devenu carcan – familial, elle avait choisi de partir. Aucun incident, aucun drame n’avaient semblé justifier son départ. Il avait été brutal, inattendu, comme irréfléchi. Mais il avait été définitif. Comment expliquer que l’on ne voit plus sa sœur parce qu’elle est partie, après un repas de famille banal ? Elle avait changé de numéro et n’avait plus donné de nouvelles. A qui que ce soit. Camille s’était sentie, comme ses parents, abandonnée.

Après ce fameux texto, les sœurs ne s’étaient pas appelées. Elles avaient juste échangé par messages des informations pratiques : date, heure, lieu du rendez-vous. Rien de plus. Lucie avait vite proposé à sa petite sœur de la rejoindre chez elle, près de Perpignan. Comme pour reprendre un film que l’on n’a pas terminé de regarder exactement là où on s’est arrêté. Comme si de rien n’était. L’envie ne lui manquait pourtant pas, mais Camille n’avait pas osé interroger sa sœur, et elle s’était résignée à ne pas brusquer les choses.

Les 5 heures de train qui séparaient Paris de Perpignan arrivaient presque à leur terme. Immergée dans un océan de pensées confuses, emportée dans un tourbillon de souvenirs d’enfance, trépignan d’une impatience toute penaude, Camille avait à peine eu le temps de lire pendant le trajet. Elle cogitait. Elle songeait à ce qui l’attendait. Intriguée. Curieuse. Impatiente. Que dirait-elle à sa sœur ? Lui sourirait-elle ? Pleurerait-elle en la voyant, en la redécouvrant ? La reconnaîtrait-elle ? Que feraient-elle ensemble durant ces 3 jours ? Comment était l’appartement de Lucie ? Était-elle mariée ? Avait-elle des enfants ? Dans quel milieu travaillait-elle ? Camille ne connaissait plus rien de la vie de sa sœur.

Gare de Perpignan. On y était. Il n’était plus possible de rebrousser chemin. Le ventre noué, Camille se leva, récupéra sa valise, et descendit du train. Elle envoya un texto à sa sœur : « Arrivée à Perpignan… ». D’ordinaire dynamique voire un peu nerveuse, sa démarche était devenue plutôt lente et nonchalante. Camille préférait prendre le temps d’arriver, et ne rien manquer de ce moment qui serait gravé en elle, sans aucune doute, « le retour de Lulu ». Elle scrutait les alentours qui de flous devenaient de plus en plus précis. Comme sa présence en ce lieu. Le quai grouillait de passagers qui se réjouissaient d’être arrivés. Certains s’empressaient de quitter la gare, d’autres étaient chaleureusement accueillis par leurs proches à leur descente du train. Leurs étreintes faisaient espérer à Camille comme un avant-goût de ce qui, elle l’espérait, l’attendait au bout du quai, avec sa soeur. Mais, pour le moment, personne dans la gare ne ressemblant à Lucie. Au fur et à mesure qu’elle avançait, tout son corps se tendait, ses poumons se comprimaient. Ses yeux cherchaient. Où était-elle ? Elle n’avait pas répondu à son dernier message. Camille devait-elle téléphoner ? Devait-elle patienter ? Ralentir le pas ? Si Lucie était restée la même, quelques minutes de retard n’avaient rien d’alarmant ; elle allait patienter. Camille repéra un siège libre à proximité du quai, et s’y installa. Ses yeux épiaient les agitations des passants dans la gare et s’y perdaient. Tout devenait flou par moments.

10 minutes. Camille attendait, le regard perdu, immobile, fixé au sol sur une tâche formée par un reste de vieux chewing-gum-gum écrasé. Des individus allaient et venaient autour d’elle. Certains s’asseyaient quelques minutes, puis repartaient aussitôt. Tenant fermement son téléphone en main, espérant qu’il vibre et lui indique l’arrivée d’un nouveau message de sa sœur, Camille semblait apathique et comme piétinée, elle aussi, par cette attente. Un siège était libre à sa droite, et 2 individus s’approchèrent. Elle les aperçut du coin de l’œil, sans quitter la tâche des yeux, et retira son sac à main posé sur le siège d’à côté, machinalement, pour leur céder la place.

« – Camille ! », entendit-elle. « – C’est moi. » Lucie, face à elle, était là. Camille leva la tête et vit d’abord son visage, inchangé. Les mêmes cheveux bruns, le même teint clair et pêchu. Lucie lui souriait avec tendresse. Le regard de Camille descendit progressivement le long du corps de sa sœur, pour mieux l’observer, pour mieux profiter de chaque seconde de leurs retrouvailles. Son cou, ses épaules, ses bras, jusqu’à, tout à coup, se fixer sur le fauteuil, le fauteuil à 2 roues qui la portait, et puis ses jambes, ses jambes amaigries, recroquevillées l’une sur l’autre, inertes, inactives, comme éteintes pour toujours.

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