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Qu’est-ce que le sentiment océanique ?

Écrit par le 20/05/2020 et modifié le 15/07/2020 - Psycho - 0 commentaire

Avez-vous déjà eu la « sensation de l’éternel » ? C’est ainsi que l’écrivain Romain Rolland décrit le sentiment océanique dans l’une de ces correspondances avec Sigmund Freud en 1927. Selon lui, cette notion psychologique et spirituelle qu’est le sentiment océanique renvoie à la notion d’éternité, à la sensation de ne faire qu’un avec l’univers. Freud en propose une autre définition dans son ouvrage Malaises sans la civilisation. En toute subjectivité, que signifie alors le sentiment océanique ?

 
Qu’est-ce que le sentiment océanique ?
 
En mai 2020, la station de radio France Culture diffuse une série documentaire intitulée « Le sentiment océanique ». Composée de quatre podcasts, cette série aborde le sujet selon quatre thèmes : l’apnée, le grand large, le bord de mer et les vagues. Des pêcheurs, surfeurs, ostréiculteurs et apnéistes sont interrogés sur leur rapport à l’océan et à leur activité. À travers leurs témoignages et leur expérience, ils nous donnent leur propre définition du sentiment océanique.

Corps et eau : une perte des repères humains

Le temps suspendu en mer

La navigation en solitaire semble propice à la perte de notions temporelles. Seule sur son bateau en pleine mer, loin des côtes, la navigatrice Isabelle Joschke ne se soucie ni du jour ni de l’heure. Seuls comptent l’océan, le ciel et l’horizon. La temporalité n’a pas lieu d’être, reléguée au rang des préoccupations secondaires et inutiles.

Pour d’autres marins qui reviennent à quai suite à des mois de navigation, le temps semble aussi s’être suspendu. C’est le sentiment qu’ils confient à Christelle Ferraty, médecin psychologue de la marine nationale. De retour au port, ils reprennent leur vie, exactement là où elle s’était arrêtée le jour de leur départ. Le temps reprend son cours, et semble ne pas s’être écoulé durant leur absence.

La gravité et la dimension aquatiques

Lorsqu’elle surfe, Laurie Peschier-Pimont perd toute sensation de gravité. Entre résistance et abandon, elle n’a souvent d’autre choix que de céder à la puissance des vagues qui « retournent son corps ». Dans le même esprit que le surf, le kitsurf semble ouvrir un espace en trois dimensions. Le kitsurfer Vincent Hinault en témoigne : sa planche le propulse et lui permet de s’élever à plus d’1 m au-dessus de l’eau.

La pratique de l’apnée offre, elle aussi, une sensation de gravité particulière. L’apnéiste Guillaume Néry nous décrit ses propres sensations océaniques lors de ses descentes en eau profonde. À -30 m sous l’eau, le corps est aspiré par les profondeurs : la loi de la gravité s’inverse. L’apnéiste subit alors une chute tout en douceur, comme s’il volait sous l’eau. À -100 m, le « corps est suspendu au milieu de rien », pour reprendre les mots de l’apnéiste.
 
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Se retrouver dans le sentiment océanique

Se reconnecter à soi dans l’eau

En apnée, lorsque le corps est aspiré vers le centre de la terre, les pensées suivent le même mouvement. Elles convergent vers leur centre, dans une sorte de méditation. Selon Guillaume Néry : « tout converge en même temps vers son centre »

Passé un certain pallier en apnée, la température de l’eau chute brutalement et peut perdre jusqu’à 15° d’un coup. Le froid provoque alors une sorte de paralysie et d’anesthésie du corps et de l’esprit. Pour reprendre les mots de l’apnéiste Alice Modolo, « tout se met en veille, il y a juste l’essentiel qui émerge ».

La pratique du surf ou du kitsurf semble favoriser l’ancrage dans le moment présent. Pendant qu’il surfe, Vincent Hinault est focalisé sur l’instant, pleinement conscient de ce qu’il fait et où il se trouve. Il est véritablement « ouvert à l’instant ».

De leur côté, certains pêcheurs ont l’impression de se recentrer lorsqu’ils se retrouvent ensemble sur un même bateau. La pêcheuse Catherine Poulain nous en dit plus sur son propre sentiment océanique. Elle nous explique en quoi le bateau lui permet de « se rassembler ». Elle y retrouve l’équipage, avec lequel elle ne fait qu’un, et avec lequel elle partage une mission commune. Au contraire, elle trouve l’expérience terrestre épuisante, propice à l’éparpillement.

L’appel de l’océan : sortir de soi

En contemplant l’horizon, la pensée s’évade. Chaque jour, Youenn Sabot, garde du littoral à Étel, s’oublie quelques minutes en regardant la mer et l’horizon. « On a des moments qui amènent à s’échapper », confie-t-il.

Lorsqu’elle part pêcher en mer, Catherine Poulain s’oublie, elle aussi. Elle a l’agréable sentiment de sortir d’elle-même pour mener à bien une mission collective. Elle développe : « sur le bateau, l’important est de ne pas penser à soi, de ne jamais retourner à soi. Alors qu’en retournant vers les Terriens, j’ai l’impression de retourner en moi-même ».

Ne faire qu’un avec l’eau

La surfeuse Laurie Peschier-Pimont compare sa pratique à un jeu entre deux puissances : celle de l’océan et la sienne. Ces deux forces se répondent, se font écho. Elle compare le surf à l’expérience sexuelle, l’océan à « l’amant d’une vie ». Elle trouve une « grande jouissance à se laisser embarquer, à se laisser soulever ».

Lorsqu’il passe les 70 m de profondeur, l’apnéiste Guillaume Néry a l’impression que son corps se dissout dans l’eau. Il ressent alors une telle oppression qu’il est obligé de s’abandonner totalement et de « faire corps avec l’eau ».
 
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Le sentiment océanique : expérimenter la pulsion de vie

La toute-puissance des vagues

La navigatrice Isabelle Joschke se laisse souvent griser par la puissance des courants et du vent. Un jour, lors d’une course, elle laisse son voilier prendre de la vitesse, porté par le vent. Elle est alors baignée par une sensation euphorisante de toute-puissance. Ce n’est qu’à posteriori qu’elle se rend compte de la dangerosité de la situation.

De même, la surfeuse Laurie Peschier-Pimont mêle parfois son énergie à celle des vagues. Dans de tels moments, elle ne sait plus si c’est elle qui rame, le vent ou les deux. Elle est toutefois consciente d’un trop-plein de puissance, et parle d’un sentiment de « sidération ».

Être sous l’eau, entre naissance et renaissance

Lorsqu’elle se trouve dans un sous-marin, Christelle Ferraty a le sentiment d’être dans le ventre maternel. Elle précise avoir l’impression d’être « dans le ventre du sous-marin, qui est lui-même dans le ventre du monde ».

Durant ses sessions de surf, Laurie Peschier-Pimont oscille entre les sentiments de vie et de mort. Lorsqu’elle émerge des vagues, propulsée par elles, elle a l’impression de renaître à la vie. Au contraire, elle pense mourir chaque fois qu’elle se fait submergée par les vagues. Dans ces moments-là, elle a la sensation de « baigner dans la mémoire du monde, d’entendre les chants du monde, même si ses oreilles ne peuvent en saisir que quelques-uns ».

De son côté, Jean-Marc Barr, acteur du film Le Grand Bleu, associe l’apnée à un sentiment de mort, de paix et d’éternité. Selon lui, la descente dans les profondeurs peut être perçue comme une sorte de suicide. En se privant de respiration, les apnéistes se rapprochent de l’expérience de la mort.

Dans le sens inverse, lorsque les apnéistes remontent à la surface le long du câble, leur corps se réchauffe. Ils s’apprêtent à respirer de nouveau. Remonter à la surface pour respirer est selon Guillaume Néry une véritable « délivrance ou renaissance ». Le câble de plongée est la ligne de vie des apnéistes, tel un cordon ombilical.
 
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L’ambiguïté de la pulsion de mort

Les dangers de l’océan

Malheureusement, lorsque le vent se mêle aux vagues et à la houle, il transforme les molécules d’eau en vagues déferlantes. Ces dernières, extrêmement puissantes et composées de sable, peuvent être mortelles lorsqu’elles se brisent ou frappent un bateau. Comme le souligne la pêcheuse Catherine Poulain, le risque de naufrage est omniprésent pour les pécheurs. Elle nous confie avoir navigué sur un bateau lors d’une pêche aux crabes, qui a fait naufrage une semaine plus tard.

Tout comme la pêche, l’apnée est une pratique extrêmement dangereuse. En raison des changements de températures, de la pression et du manque d’oxygène, les risques d’hypothermie et de syncope sont bien réels. Lors des championnats du monde d’apnée de Chypre en 2015, l’apnéiste Guillaume Néry frôle la syncope. Il perd connaissance à quelques mètres de la surface, en raison d’une erreur commise par le jury. Ce dernier a en effet placé le câble à 139 m de profondeur, au lieu des 129 m annoncés par l’apnéiste.

Transcender la peur de la mort en mer

Avant de réaliser un record en plongée, les apnéistes se focalisent sur leur réussite plutôt que sur les risques liés à leur pratique. Avant de réaliser l’un de ses records d’apnée, Guillaume Néry déclare avoir pensé : « on réalise un truc qui nous dépasse complètement, on se fout pas mal de savoir si on va rentrer ou pas ».

La peur de mourir en mer est-elle une peur de Terrien ? C’est en tous cas ce que laisse penser la médecin psychologue Christelle Ferraty. Elle confie ne jamais avoir eu peur de mourir en partant en mission sous-marine. D’ailleurs, aucun de ses patients marins ne lui a jamais confié avoir eu peur de mourir en mer.
 
Qu’est-ce que le sentiment océanique ?
 
À travers de leurs témoignages, les personnes interrogées – apnéistes, pêcheurs ou surfeurs – utilisent des mots et des images d’une grande puissance. « Sidération », « incomparable sensation », « magnifique », « jouissance », « éternel » ou « plénitude » sont les termes qu’ils emploient pour décrire leur sentiment océanique. Comment peut-on analyser le sentiment océanique ? Laissons de côté la définition freudienne du sentiment océanique, ses théories psychanalytiques sur l’inconscient, le refoulement, les névroses, les fantasmes et les troubles psychologiques. Ici, nous comprenons empiriquement qu’il est question de pouvoir et d’abandon, d’extase et d’angoisse, d’intimité et de transcendance. Ces personnes oscillent sans cesse entre la vie et la mort dans leurs pensées, leurs émotions et leurs sensations. Ces deux pulsions humaines, extrêmes et instinctives, s’entremêlent parfois. En symbiose avec l’océan, elles côtoient de près la puissante force de la nature, en ce qu’elle a de plus beau et de plus terrifiant.
 

N’hésitez pas à écouter et à réécouter la série « Le sentiment océanique », une série d’Aline Pénitot, réalisée par Gilles Mardirossian, diffusée sur la station de radio France Culture.

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